Dans cet article nous allons publier, toutes les semaines, des lettres de poilus qui nous ont marquées. Voici donc la première lettre que nous avons choisi : Léon Hugon a été blessé le 9 septembre 1914 par un éclat d’obus pendant la première bataille de la Marne. Puis,il fût envoyé à l’hôpital de Tulle où… Lire la suite »

Dans cet article nous allons publier, toutes les semaines, des lettres de poilus qui nous ont marquées.

Voici donc la première lettre que nous avons choisi :

Léon Hugon a été blessé le 9 septembre 1914 par un éclat d’obus pendant la première bataille de la Marne. Puis,il fût envoyé à l’hôpital de Tulle où il mourut du tétanos le 22 septembre 1914.

Tulles,le 18 septembre 1914.

Bien chère Sylvanie,

Je ne peux pas m’empêcher de te dire que je suis dans une très mauvaise position,je souffre le martyr,j’avais bien raison de te dire avant de partir qu’il valait mieux être mort que d’être blessé,au moins blessé comme moi.

Toute la jambe est pleine d’éclats d’obus et l’os est fracturé. Tous les jours quand on me panse,je suis martyr,lorsque avec des pinces,il m’enlève des morceaux d’os ou des morceaux de fer.

Bon Dieu,que je souffre ! Après que c’est fini,on me donne bien un peu de malaga, mais j’aimerais mieux ne pas en boire.

Je ne sais pas quand est-ce qu’on me fera l’opération.

Il me tarde bien  de quitter et qu’on en finisse d’un côté ou de l’autre.

En plus de ça,je suis malade ; hier,je me suis purgé,ça n’a rien fait,il a fallu qu’on me donne un lavement. On doit m’en donner un autre ce soir,je ne sais pas si on l’oubliera pas,peut-être ça me fera du bien.

Enfin,je suis bien mal à mon aise,pas pouvoir se bouger,j’ai de la peine à prendre le bouillon sur ma table de nuit. Je t’assure que c’est triste dans ma chambre,nous sommes vingt neuf,personne ne peut se bouger,des jambes cassées et des bras ou de fortes blessures et presque tous des réservistes comme moi.

Je te dirai que je passe des mauvaises nuits,si l’on m’avait évacuer jusqu’à Agen, tu serais bien venue me soigner et je serais été content d’être auprès de toi. Et toi aussi,ma chère Sylvanie,de me voir,ça serait été triste et une joie,pas comme si je n’avais pas été blessé ; mais que faire,c’est ma déstinée. Maintenant,je suis dans le pétrin et pour s’en sortir,je ne sais pas trop comment ça finira.

Enfin,ma chère Sylvanie,je te dis tout maintenant,j’ai pas voulu te le dire à la première pour ne pas te vexer,mais je vois que je suis obligée de t’aviser de ma situation.

Je ne te fais pas de mauvais sang,je m’en fais pas parce que je suis pas seul,vis en espoir et si jamais je reviens,je verrai mon fils grandir,que je le dresserai pour travailler le bien de Vinsot et moi on me fera bien une pension.

Je crois que je la gagne,quand bien même que je ne pourrais pas trop travailler,ça nous aiderait pour vivre.

On ne serait pas encore trop malheureux et Gaston commencerait de travailler. Il y en a bien qui n’ont qu’une jambe et qui travaillent.

Il faut espérer que tout ce que je dis là arrive. Prie Dieu pour moi,qu’il me délivre de la souffrance. Je t’embrasse bien fort sur chaque joue avec Gaston le petit chéri.

Ton cher ami

HUGON Léon

57-blesse-anglais-1918
Voici la seconde lettre :

 

Gustave Berthier était un instituteur de la région de Chalon-Sur-Saône,il habitait Sousse en Tunisie et a été mobilisé en août 1914. Ce soldat a été tué le 7 juin 1915 à Bully-les-Mines.

Le 28 décembre 1914

Ma bien chère petite Alice

Nous sommes de nouveau en réserve pour quatre jours,au village des Brebis. Le service tel qu’il est organisé maintenant est moins fatiguant. Quatre jours aux tranchées,quatre jours en réserve. Nos quatre jours de tranchées ont été pénibles à cause du froid et il a gelé dur,mais les Boches nous ont bien laissés tranquiles. Le jour de Noël,ils nous ont fait signe et nous ont fait savoir qu’ils voulaient nous parler. C’est moi qui me suis rendu à 3 ou 4 mètres de leur tranchée d’où ils étaient sortis au nombre de 3 pour leur parler.

Je résume la conversation que j’ai dû répéter peut-être deux cents fois depuis à tous les curieux. C’était le jour de Noël,jour de fête,et ils demandaient qu’on ne tire aucun coup de fusil pendant le jour et la nuit,eux-mêmes affirmant qu’ils ne tireraient pas un seul coup. Ils étaient fatigués de faire la guerre,disaient-il,étaient mariés comme moi (ils avaient vu ma bague),n’en voulaient pas aux Français mais aux Anglais. Ils me passèrent un paquet de cigares,une boîte de cigarette bouts dorés,je leur glissai.Le petit Parisien en échange d’un journal allemand et je rentrai dans la tranchée française où je fus vite dévalisé de mon tabac boche.

Nos voisins d’en face tinrent mieux leur parole que nous. Pas un coup de fusil. On put travailler aux tranchées,aménager les abris comme si on avait été dans la prairie Sainte-Marie. Le lendemain,ils purent s’apercevoir que ce n’était plus Noël,l’artillerie leur envoya quelques obus bien sentis en plein dans leur tranchée.

Nous voilà aux Brebis maintenant. Faillaut a invité hier tous ses chefs de section. J’ai trouvé un lit chez une bonne vieille où je me repose comme une marmotte.

[…] Fais part de mes amitiés à tous. Mes meilleures caresses aux petites,et à toi mes plus affectueux baisers.

Gustave

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Voici la troisième lettre :

 

Saint-Denis,le 15 octobre 1914,

Cher papa,Chère maman

Avant de quitter Saint-Denis pour les lignes de feu,je tiens à vous dire mes dernières volontés.

C’est avec conscience et en toute connaissance de cause que j’ai demandé à partir.J’ai voulu rester digne du nom de Christol. C’est le seul et le plus bel héritage que vous puissiez nous transmettre.Vous nous avez toujours dit que nous devions accomplir notre devoir entièrement malgré tous les sacrifices qu’il comporte ;le moment est venu,il faut chasser les barbares,les massacreurs de femmes et d’enfants,ceux qui ont detruits l’héritage artistique de nos aïeux et qui ont voulu rabaisser l’homme au niveau des sauvages ;il faut chasser tout cela de notre belle France,et pas un Français n’est de trop.

Tous nous devons avec résignation donner notre vie à la Patrie tels les Anciens et nos aïeux de 89,restons dignes d’eux.

Je pars avec votre bénédiction.

Vous êtes tous deux résignés et prêts au dernier sacrifice. Quand vous ouvrirez la présente,je ne serai plus,mais je resterai au fond de vos tendres cœurs.Vous n’aurez pas à rougir de vos pauvres fils et vous pourrez parler d’eux avec fierté.

Je n’ai rien à léguer,vous le savez.

Je voudrais que de temps en temps vous parliez de moi à mes petits neveux,à Pierre surtout,il fut une de mes dernières joies à Saint-Denis.

Je voudrais surtout,et je sais que vous le ferez,que vous consoliez ma chère Andrée.J’ai brisé sa vie en voulant la rendre heureuse.Nous faisions un rêve trop beau tous les deux,les circonstances l’ont changé.

Je sais,mon cher papa,que tu remplaceras le père qu’elle a perdu.Je voudrais aussi,si elle y consent,et si vous faites des lettres de faire-part,qu’elle figure sur elles.Son amour fut grand et mérite d’être récompensé.Nos âmes et nos cœurs ne faisaient qu’un,nos pensées étaient les mêmes.Il ne manquait que la consécration de notre union.

Voici à peu près tous mes désirs et je souhaite de tout mon cœur que vous ne lisiez jamais cette lettre.

Recevez mes plus affectueux baisers.Vous avez toujours été bons pour nous ;il a fallu qu’une guerre barbare détruise la douce maison de la Varenne où j’ai passé de si bons moments près de vous et de la famille.L’homme propose,Dieu dispose.Adieu,j’aurais aimé vous rendre la vie heureuse que vous avez faites à tous,mais hélas ayez du courage,c’est pour la France et la Justice que votre Julien est mort.

Adieu.

Julien CHRISTOL

Voici la quatrième lettre :

 

Lazare Silbermann était à la fois le patron et l’unique employé de sa petite entreprise «Tailleur pour dames». Avant de partir sur le front comme engagé volontaire parce qu’il veut s’acquitter d’une dette essentielle auprès de son pays d’accueil,Lazara ressens le besoin d’écrire une lettre testament à son épouse Sally,qui comme lui est réfugiée roumaine,et à ses quatre enfants en bas âge… Lazare survivra à la guerre et mourra dans les années 20 terriblement affaibli par les séquelles de ses combats. Sally sera déporté et exterminée vingt deux ans plus tard.

Paris,le 7 août 1914

Ma chère Sally,

Avant de partir faire mon devoir envers notre pays d’adoption,la France que nous n’avions jamais eu à nous plaindre,il est de mon devoir de te faire quelques recommandations car je ne sais pas si je reviendrai.

En lisant cette lettre,bien entendu,je n’y serai plus,puisqu’il est stipulé qu’il ne faut ouvrir la lettre qu’après ma mort :

  1. tu trouveras dans le coffre-fort quatre lettres que tu remettras à qui de droit,

  2. tu trouveras un papier timbré de mon actif et de mon passif où il est bien stipulé que tu es avec nos chers enfants les seuls héritiers du peu,malheureusement,qu’il reste de moi. […]

Bien sûr,ma chère,je sais que je te laisse dans la misère car tout cela présente beaucoup et en réalité ne présente rien. Je te laisse un gros fardeau que d’élever quatre petits orphelins que pourtant j’aurais voulu les voir heureux car tu le sais que je n’ai jamais rien fait pour moi. J’ai toujours pensé te rendre heureuse ainsi que nos chers petits. J’ai tout fait pour cela et,je n’ai pas réussi ce que j’ai voulu.

Je te remercie pour les quelques années de bonheur que tu m’as données depuis notre mariage hélas trop court,et je te prie d’avoir du courage,beaucoup de courage pour élever nos petits chérubins en leur inspirant l’honnêteté et la loyauté,en leur donnant l’exemple par toi même,et je suis sûr qu’il ne te manquera pas de courage.Parle-leur toujours des sacrifices au dessus de ma situation que j’ai faits pour eux et qu’ils suivent mon exemple. Quant à toi,je crois qu’il te restera des bons souvenirs de moi. Nous nous avons aimé jusqu’à la fin et c’est ce souvenir et celui de ma conduite envers toi et envers tout le monde qui te donneront du courage de supporter le gros fardeau que je te laisse. Une dernière fois,je t’engage à bien sauvegarder l’honneur de nos chers enfants en leur donnant de bons exemples et je suis sûr que cela répondra comme un écho quand le moment arrivera. Je t’embrasse une dernière fois.

Ton compagnon de bonheur et de malheur,

LAZARE

Verdun, dans une tranchée de la cote 304.

Mes chers petits enfants,

J’ai une suprême recommandation à vous faire. Aujourd’hui,vous êtes petits ;demain vous serez grands. Prenez en considération ce que je vous écris. Respectez votre maman ;obéissez lui sans cesse car c’est elle qui a la lourde charge de la mère et du père… Prenez l’exemple de nous. Aimez-vous,soyez loyaux et honnêtes,et vous serez heureux en ayant votre conscience tranquille. C’est à toi,Rosette,ma chère enfant,de donner l’exemple à Ernestine ta petite sœur et à Jean et Charles tes petits frères pour que vous preniez tous le bon chemin. Soyez tous bons enfants. […] Que mes larmes que je verse en faisant cette lettre vous inspire de faire tout ce que je voudrais et que vous deveniez tout ce que je vous souhaite.

Gardez précieusement cette lettre ;souvenez vous de votre malheureux père et suivez ses conseils.

Lazare SILBERMANN

P.-S. : Surtout respectez votre maman. Evitez-lui tout chagrin qu’il pourra lui se présenter. Adoucissez-lui sa vie et faites-lui oublier tout ce qu’il pourra se présenter comme amertume dans la vie.

Voici la cinquième lettre :

 

Henri-Alban Fournier,dit «Alain Fournier» allait avoir vingt huit ans lorsqu’il écrivait ces lignes à Pauline Le Bargy plus connue sous le nom de Mme Simone. Pauline fut le dernier amour de Fournier : il aurait dû l’épouser au terme de la guerre.Mais Fournier voulait d’abord faire tout son devoir. Il sera tué le 18 septembre 1914 dans le petit bois de Saint-Rémi-la-Calonne.

20 août 1914

Ma bien-aimée,

Je t’aime. Je suis à toi

pour éternellement,ton Henri.

Mon amour,j’ai pris pour la première fois la capote ce soir. Je suis furieux. J’ai l’air d’un collégien à qui on ne permet pas de porter les cheveux longs. Il y a une vieille femme qui me poursuivait ce soir pour me dire : Vous avez beau être jeune,vous savez bien les commander. Car je commande toujours,tu sais,avec ma voix et ma figure dures que tu n’aimes pas,mon amour,mon ange,mon petit,ma femme,ma Pauline,ma beauté chérie,mon adoration. […]

Je te supplie,je te supplie de faire faire ton portrait,si cela est possible,par n’importe qui,par une marchand de cartes à cinq sous s’il en reste encore.Mais je te supplie de me donner ce bonheur. Pense qu’il y a eu des portraits de toi dans des centaines de revues et que je n’ai même pas sur un de ces bouts de pages coupé avec des ciseaux cette figure d’ange auprès de laquelle il n’y a pas de beauté,cette figure que j’ai embrassée,baisée,serrée dans mes mains, battue, secouée, caressée, adorée, possédée.

Je suis fatigué. Je suis à la caserne et non pas à la guerre. Je ne vois plus rien qui ait le goût de la guerre.J’ai un capitaine vachard,baderne et ennuyeux à pleurer.Il me semble auprès de lui que j’ai quinze ans de service et que je suis fatigué du métier. […]

Chérie,ma fille,ma beauté,ma fiancé,mon amour,quand je n’en puis plus de regrets,de peine de ne plus t’avoir,je relis tes lettres.Je retrouve dans ces pages bleues toute la confiance,toute l’ardeur qu’il faut. J’ai peur que ce que tu as vu à Auch (les discours ratés,la présentation au drapeau mal organisée,les hommes qui rigolent,cet atmosphère de caserne) je t’ai enlevé cette flamme,cet esprit de sacrifice,ce désir sacré de la victoire.Amour,il faut que tu ne cesses pas de croire ardemment à ce que nous faisons. Songe que nous marchons dès avant l’aube,que nous marchons des jours entiers sans savoir où nous allons,que nous attendions dans des cours de ferme des heures et des heures sans savoir pourquoi,songe à toute la patience,à toute la religion qu’il nous faut pour resister à ce chagrin d’avoir perdu ce que l’on aime.Songe que nous serons peut-être bientôt couchés dans des tranchées dans l’eau et le froid et la boue,sous le feu.Il ne faut rien nous dire,il ne faut rien penser qui nous enlève un peu de foi et nous coupe les jambes.C’est de toi que j’attends toute ma force,toute ma vertue,toute mon audace,tout mon mépris de la mort.

[…]Ton enfant,

Henri

(Photo prise du site THEATRUM BELLI)

Voici la sixième lettre :

 

D’origine auvergnate,Marin Guillaumont était instituteur avant la guerre.Il y fut blessé et gazé et mourut huit ans après la guerre,en 1926.Sa femme Marguerite venait de donner naissance à leur fille Lucile lorsqu’il lui écrivait cette lettre.

 14 décembre 1914

8 heures du soir

Ma bien chérie

J’ai reçu ton télégramme.Que je suis content et inquiet !Comment vas-tu,chérie,comment va notre fillette ?As-tu bien souffert ?As-tu pu avoir un médecin ?Avais-tu trouvé une nourrice ?Le télégramme est bien bref…

Que j’attends des détails….Je crains tant de choses.L’état d’esprit dans lequel tu vis depuis quatre mois et demi a pu avoir une influence malheureuse.Le souci peut lui nuire.Reste courageuse,ma chérie.Pense à notre fillette.

Comment l’appelles-tu ?Fais moi vite savoir son nom.Qu’il me tarde de la voir,que je suis impatient de revenir.Mais mon retour est encore bien loin,plusieurs mois certainement…

Cause-moi longuement d’elle dès que tu pourras le faire.Dis-moi tout.J’espère la voir.Je veux la voir.Que je regrette qu’elle ne soit pas née un an plus tôt !Fais-moi envoyer beaucoup de papier à lettres pour que je puisse t’écrire longuement.

Toutes les fois que la chose ne sera pas possible,embrasse-la pour moi.Je ne dormirai sans doute pas cette nuit.Mais sois tranquille,je ne serai pas malheureux,pourtant je suis inquiet :s’il y avait des complications,il ne t’est pas commode d’avoir un médecin et il n’y a guère de pharmaciens.

Ce soir j’ai reçu deux lettres de toi,une carte,une lettre d’Yvonne et une carte de Jean.J’ai tout brouillé et ne m’y reconnais plus.Il me sera une distraction de les relire demain ;elles me sembleront encore fraîches.

Dis-moi que notre enfant vivra,il me tarde de savoir.C’est si frêle,ces pauvres petits.Il faut si peu.J’espère.De quelle couleur sont ses yeux ?Comment sont ses menottes ?

Sera-t-elle jolie ?Que je voudrais qu’elle te ressemble.Hélas,je ne pourrai pas la voir toute petite.Je l’aime,vois-tu,je l’aime autant que je t’aime.Dis-moi,fais-moi dire beaucoup de choses d’elle.Pleure-t-elle beaucoup ?Toi,tu souffres,chérie ?As-tu pu rédiger le télégramme toi-même ;non,sans doute on l’a signé de toi pour me rassurer.Mais pourquoi cela irait-il ?N’avons-nous pas assez d’épreuves sans cela ?Tout va bien,n’est-ce pas ?

Tu me donneras de bonnes nouvelles.Dès que tu pourras m’écrire,tu le feras longuement.

Où serai-je alors ?quelque part sur le front ;il y a loin de la Suisse à la mer du Nord.Chacun n’est qu’un atome.Mais si tout va bien je vivrai,j’ai confiance.Je garde toujours mon sang froid ;nous serons bien heureux,va,plus tard,dans quelques mois,nous en achèterons bien le droit.Je n’ai pas vu notre enfant,je veux le voir et j’ai l’intime conviction que je le verrai.Il le faut bien,n’est-ce pas ?Garde mes lettres,si je ne revenais pas,elle pourra les lire,plus tard,elle saura que son papa l’a bien aimé.Fais que notre enfant soit digne de toi et de ses grands-parents :elle n’aura pas à rougir de son nom,dis-lui bien que si j’ai pu tirer dans ses affreux moments c’était par nécessité mais que je n’ai jamais sacrifié une vie inutilement,que je réprouve ces meurtres collectifs,que je les considère comme pire que des assassinats,que je n’ai haï que ceux qui les ont voulus.

Enseigne-lui à être bonne et simple.Au fur et à mesure qu’elle grandira et pourra te comprendre,instruis-la en tout,ne crains pas de lui parler des laideurs de la vie,qu’elle ne soit pas désarmée et qu’elle ne fasse souffrir personne.Ne tolère jamais chez elle la médisance.Je voudrais qu’elle puisse faire de la musique et des langues étrangères,sans cela on n’est que des êtres incompris.Mais pourquoi te dire tout cela,tu le sais aussi bien que moi et puis nous serons bien là tous les deux.En attendant mon retour,aime-la beaucoup,doublement pour toi et pour moi et fais-moi vite savoir son nom.J’aimerais,bien une Lucienne,Yvonne,Marguerite,Marcelle,Germaine…

Que sais-je,ou bien donne-lui un prénom anglais,il y en a de gentils. Mais c’est déjà fait,je l’aime sous n’importe quel nom Il me tarde de le savoir,c’est tout.

Que je voudrais être près de toi pour te soigner moi-même,pour la dorloter et dire qu’après mon retour il me faudra vivre encore loin d’elle,mais l’espoir de la conserver sera plus ferme. Je suis fou. Je m’arrête d’écrire pour dire que j’ai une fille. «J’ai une fille.» Que c’est bon à dire : je la vois déjà grandelette,il me semble la voir lorsqu’elle reviendra de classe avec toi.

Vois-tu,si je ne reviens pas,j’aurai vécu toute sa vie. Il me semble déjà la suivre dans la vie. Mais lorsque cette lettre t’arrivera,que sera-t-elle ? Si tu étais à Paris je me ferais porter pour la voir. S’il était possible d’en avoir une photo… tu dois être bienheureuse : donne-toi tout entière à elle ; c’est à elle que tu te dois désormais,si je te manquais,tu n’aurais plus qu’elle pour adoucir ta vie : une mère et sa fille lorsqu’elles s’aiment ne doivent et ne peuvent jamais être malheureuses.

Vous causerez de moi,je serai avec vous. Elle a bien besoin d’un petit frère pour la taquiner un peu. Je suis content que ce soit une fillette. Il est plus difficile de lui faire une situation ; mais au moins elle n’est pas appelée à voir les horreurs qu’un homme peut voir. Je doute que les nations soient assez sages pour aller après cette guerre,résolument au désarmement et à une paix durable. La pauvre enfant est née en des heures bien tragiques. N’es-tu pas née à peu près à cette époque de l’année ? Quel jour est-elle née,ton télégramme ne le dit pas. Que l’on m’écrive longuement ; j’attends vois-tu ?….

Va,si je reviens,tu ne manqueras de rien,toi et notre enfant. Devrais-je pour cela me priver de tout et me faire terrassier en dehors des heures de classe. Si la fatalité voulait que je meurs sans te revoir,sans la voir,sois ferme : toutes les forces ont un fruit. Tu n’y as jamais songé n’est-ce pas,mais lorsque je pense à tout ce que j’aurais pu faire pour toi et que je n’ai pas fait ! Ne parlons plus de cela,tu me tirerais la langue coquine… Tu as toujours la robe que tu as brodée l’hiver dernier : il te faudra la mettre l’été prochain.

Je te causerai encore longuement demain. Tu ne liras pas toute ma lettre à la fois,cela te fatiguerait. Je t’écris allongé dans du foin,à la lumière d’une bougie. Je l’ai dit à Ferry,je l’ai dit au lieutenant. Joffre passerait je crois que je l’arrêterais pour le lui dire,mais il est loin quelque part vers le front,plus près des Boches que nous en ce moment.

Le 15 décembre.

Que devenez-vous à Laire ? Je n’ai pas dormi de la nuit,passant des plus vives inquiétudes aux espoirs les plus fous. Qu’il me tarde d’être à quelques jours d’ici pour avoir d’autres nouvelles,des détails. Je voudrais me figurer ce que vous faites en ce moment ; je ne peux y arriver. N’es-tu pas trop fatiguée? Ne te laisse pas décourager. Chez M… ont dû aller te voir ; ne cause pas trop,éloigne les commères,on doit t’observer… Fais-toi lire mes lettres,c’est trop pénible pour toi de les déchiffrer. J’écris mal,je suis mal installé pour cela.

Que je voudrais te faire de longues lettres si me idées ne se brouillaient pas. Vois-tu,je vis en ce moment dans le même état d’esprit qu’en juillet,août et septembre 1910. Impossibilité de croire à un bonheur certain. Je t’aimais bien à ce moment-là,je vous aime bien toutes les deux mais je suis loin de vous,je m’inquiète pour vous deux.Je t’envie que tu aies pu la voir toi au moins… Je t’en veux presque. Il me faut fermer ma lettre. Embrasse notre chérie,embrasse nos familles pour moi.

Espère en mon retour. A toi ma chérie,tout ce qu’un mari peut désirer de meilleur pour sa petite femme.

Marin GUILLAUMONT

Voici la septième lettre :

 

Alexis Berthomien a survécu à la Grande Guerre. Entre 1914 et 1918,il écrivait souvent à sa femme Marie Robert,qu’il avait épousée en juin 1914,à Trémouilles,petit village de l’Aveyron,deux mois avant d’être mobilisé.

Le 24 août 1915

Ma chère Marinou,

J’ai reçu ta lettre du 20 et je m’empresse d’y répondre pour te dire que je suis toujours en bonne santé,et suis heureux de t’en savoir de même. Tu me dis que tu es contente des renseignements que je te donne,mais tu comprends que je suis heureux de pouvoir te dire ce que je sais. Tu veux savoir le poids des obus,je le savais bien au juste,mais maintenant je ne me rappelle pas bien de tous,le 77 pèse 20 à 25 kg et la pièce 25 quintaux ; le 105 pèse 30 à 35 kg et la pièce 45 quintaux ; le 220 pèse 80 kg et la pièce 80 quintaux ; le 320 pèse 150 kg et la pièce 150 quintaux.

Ils ont aussi des canons monstrueux de 420 qui pèsent 450 quintaux et les obus pèsent 1000 kg. Ceux-là,ils s’en servent pour démolir les forts ou les fortifications,ceux-là sont traînés par des tracteurs automobiles et l’obus est placé dans la pièce par l’électricité,car c’est impossible aux hommes de remuer un obus. Chaque coûts de ses obus leur coûte trente trois mille francs. Comme artillerie lourde ils en ont en masse,c’est ce qui les sauve,car ces obus font un ravage terrible. Nous autres nous commençons à en avoir beaucoup mais pas comme eux ; les Anglais aussi ont une belle artillerie lourde. L’Italie aussi a une puissante artillerie,leurs canons de campagne sont du même calibre que les nôtres.

Quand tu recevras mes cartes,tu l’auras peut-être vue sur les journaux : une belle victoire navale remportée par les Russes sur les Allemands. Ils leur ont coulé trois croiseurs,sept torpilleurs et un grand cuirassé de 22 000 tonnes et ayant à bord mille treize hommes d’équipage. Tu sais que c’est joli ça,ce sont des milliards qui ont coulé au fond de la mer. Et puis ça les empêche de débarquer à Riga,car s’ils avaient pu débarquer des troupes,ils auraient marché sur Saint-Pétersbourg et les Russes étaient perdus. C’est une belle victoire pour les Russes. Je ne t’en dis pas plus long pour aujourd’hui et en attendant toujours de tes chères nouvelles,reçois ma chérie mes meilleures caresses et mes plus doux baisers. Ton mari qui t’aime.

Alexis

Voici la huitième lettre :

Jean Dron

Le 12 septembre 1915

[…] Cette tuerie durerait encore plusieurs années que ça serait encore les mêmes qui seraient encore dans les tranchées,et quoi faire et dire,ils nous tiennent et nous matent à leur guise. Ils veulent les avoir,c’est facile à dire et à écrire. Ceux qui font les articles de journaux souffrent moins que moi en t’écrivant,car moi,ma petite Lucie,pour me consoler,je n’ai que ton image qui est constamment devant moi pour t’écrire. C’est facile avec la peau des autres de dire : Nous les aurons. Ce sera long mais nous tiendrons juste un jour de plus qu’eux. S’ils veulent les avoir,ils feraient pas mal de venir les chercher et les prendre. Moi je donnerais bien ma part. Mais ils sont à l’arrière,roulent les autos et avant ils faisaient raser la moustache pour les défigurer à des hommes qui maintenant tiendraient aussi bien le volant qu’eux. Il y en a de la fourrée partout de leur sale guerre,sauf dans les tranchées où nous ne sommes que travailleurs de tout métier,eux font la bombe à l’arrière. Et quand par hasard un des leurs paye de sa peau,toute la presse en parle. On dirait que c’est le dernier de leur race. C’est pour dire à l’opinion publique,ma petite chérie,vous voyez,il en tombe aussi bien des nôtres que de vôtres. Ceux qui sont parmi nous comme gradés,ça se comprend. Si tu avais vu comme ils se font bien servir,ils se font monter le champagne par ballots,fument de gros cigares et touchent du tabac fin. Même les dons,ils regardent dedans et prennent ce qui leur convient. Cependant ils gagnent de l’or plus gros qu’eux et nous un sou par jour. C’est vrai que c’est bien bon pour nous. Nous sommes assez bêtes. […]

Jean DRON

Voici la neuvième lettre :

 

Michel Taupiac dit « François » avait vingt-neuf ans en 1914. Il était le fils d’ouvriers agricoles du Tarn-et-Garonne. Il avait l’habitude d’écrire souvent à son ami Justin Cayrou qui ne fut mobilisé qu’à la fin de l’année 1915,parce qu’il avait perdu un œil et que les conseils de révisions ne le déclarèrent bon pour l’armée que lorsque les troupes commencèrent à manquer. Après la guerre,Michel Taupiac devint pêcheur sur la Garonne mais aussi herboriste et guérisseur à ses heures.

Dimanche 14 février 1915

Cher ami

Quand nous sommes arrivés par ici au mois de novembre,cette plaine était alors magnifique avec ses champs à perte de vue, pleins de betteraves,parsemées de riches fermes et jalonnés de meules de blé. Maintenant c’est le pays de la mort,tous ces champs sont bouleversés,piétinés,les fermes sont brûlées ou en ruines et une autre végétation est née : ce sont les petits monticules surmontés d’une croix ou simplement d’une bouteille renversée dans laquelle on a placé les papiers de celui qui dort là. Que de fois la mort me frôle de son aile quand je galope le long des fossés ou des chemins creux pour éviter leur « shrapnels » ou le tac-tac de leurs mitrailleuses. La nuit,j’ai couché longtemps dans un tombeau neuf,puis on a changé de cantonnement et je suis maintenant dans un trou que j’ai creusé après un talus. J’emporte ma couverture perdue à ma selle,ma marmite de l’autre côté et en route. J’étais l’autre jour dans les tranchées (des Joyeux). Je n’ai jamais rien vu de si horrible. Ils avaient étayé leurs tranchées avec des morts recouverts de terre,mais,avec la pluie,la terre s’éboule et tu vois sortir une main ou un pied,noirs et gonflés. Il y avait même deux grandes bottes qui sortaient de la tranchée,la pointe en l’air,juste à hauteur,comme des portes-manteaux. Et les « joyeux » y suspendaient leurs musettes,et on rigole de se servir d’un cadavre boche comme porte-manteau. (Authentique.) Je ne te raconte que des choses que je vois,autrement je ne le croirais pas moi-même. […] Je compte que tu m’enverras des nouvelles de las-bas et je te quitte en t’envoyant une formidable poignée de main.

TAUPIAC

Brigadier 58e régiment 48e batterie 68e secteur

Voici la dixième lettre :

Gaston Biron avait vingt-neuf ans en 1914. Pendant plus de deux ans de guerre,Gaston,qui ne cessait d’écrire à sa mère Joséphine,avait attendu en vain une permission qui ne venait pas. Et puis le grand jour vint,malheureusement chargé d’une épouvantable déception : à l’arrière,il arrivait que le spectacle de ces poilus arrachés à leurs tranchées dérange… Gaston était le fils d’une famille de sept enfants. Ses sœurs Berthe,Hélène,Blanche,Marguerite,Madeleine et Marie apprirent sa disparition à la fin de l’été : blessé le 8 septembre 1916,il mourut de ses blessures le 11 septembre 1916 à l’hôpital de Chartres.

Samedi 25 mars 1916 (après Verdun)

Ma chère mère,

[…] Par quel miracle suis-je sorti de cet enfer,je me demande encore bien des fois s’il est vrai que je suis encore vivant ; pense donc,nous sommes montés mille deux cents et nous sommes redescendus trois cents ; pourquoi suis-je de ces trois cents qui ont eu de la chance de s’en tirer,je n’en sais rien,pourtant j’aurais dû être tué cent fois,et à chaque minute,pendant ces huit long jours,j’ai cru ma dernière heure arrivée. Nous étions tous montés là-haut après avoir fait le sacrifice de notre vie,car nous ne pensions pas qu’il fût possible de se tirer d’une pareille fournaise.Oui,ma chère mère,nous avons beaucoup souffert et personne ne pourra jamais savoir par quelles transes et quelles souffrances horribles nous avons passé. A la souffrance morale de croire à chaque instant la mort nous surprendre viennent s’ajouter les souffrances physiques de longues nuits sans dormir : huit jours sans boire et presque sans manger,huit jours à vivre au milieu d’un charnier humain,couchant au milieu des cadavres,marchant sur nos camarades tombés la veille ; ah ! j’ai bien pensé à vous tous durant ces heures terribles,et ce fut ma plus grande souffrance que l’idée de ne jamais vous revoir. Nous avons tous bien vieilli ma chère mère,et pour beaucoup,les cheveux grisonnants seront la marque éternelle des souffrances endurées ; et je suis de ceux-là. Plus de rires,plus de gaieté au bataillon,nous portons dans notre cœur le deuil de tous nos camarades tombés à Verdun du 5 au 12 mars. Est-ce un bonheur pour moi d’en être réchappé ? Je l’ignore mais si je dois tomber plus tard,il eut été préférable que je reste las-bas. Tu as raison de prier pour moi,nous avons tous besoin que quelqu’un prie pour nous,et moi-même bien souvent quand les obus tombaient autour de moi,je murmurais les prières que j’ai apprises quand j’étais tout petit,et tu peux croire que jamais prières ne furent dites avec plus de ferveur.

[…]

Ton fils qui te chérit et t’embrasse un million de fois.

Gaston

Voici la onzième lettre:

 

Mardi 18 avril 1916

Ma chère mère,

Merci pour ta bonne lettre que j’ai bien reçu il y a quelques jours. […] Nous sommes toujours à l’arrière dans le camp de Chalons où le bataillon se reforme, et nous avons bien besoin de ce repos, car les quinze jours que nous avons passés à Verdun nous ont plus fatigués et démoralisés que six mois de guerre de tranchées. Je suis heureux que la photographie que je t’ai fait parvenir par Blanche t’ait fait plaisir, c’est un bon petit souvenir, mais ce sera peut-être le dernier que tu auras de moi, car je ne te cacherai pas que, pour nous qui sommes parfois tant exposés, chaque fois que nous écrivons aux nôtres nous pensons toujours que c’est notre dernière lettre et pour quelques-uns c’est vrai chaque jour qui s’écoule. Jusqu’à présent, le hasard a favorisé la famille et, pour moi en particulier, j’ai pu au prix de combien de difficultés m’en tirer sans trop de bobos, mais tu le comprendras ma chère mère, il est presque impossible dans cette guerre interminable de sortir indemne pour celui qui est continuellement exposé et, tu le sais mieux que moi, il est peu de familles qui n’aient pas encore payé par un ou plusieurs deuils sont tribut à cette horrible guerre. La nôtre ne peut pas échapper à cette règle sans exeptions, aussi je ne t’étonnerai pas en te disant que j’ai depuis longtemps déjà fais le sacrifice de ma vie. J’attends simplement mon tour sans peur et je ne demande à la Providence qu’une chose, c’est de m’accorder cette dernière grâce: la mort plutôt qu’une horrible infirmité, conséquences de ces terribles blessures, dont nous sommes témoins tout les jours. Je sais bien qu’il est dur de mourir à trente ans en pleine jeunesse, alors qu’on vient de sacrifier au pays cinq des meilleures années de sa vie, mais que veux-tu, ma chère mère, la mort ne choisit pas, et quand on se trouve en pleine bataille, que le feu fait rage autour de soi, combien et combien qui tombent et qui comme moi n’ont rien fait pour mériter la mort.

Et puis je n’ai pas d’enfants, personne ne souffrira si je disparais, Blanche est encore jeune, elle peut se suffire à elle-même, je ne pense donc pas qu’elle soit malheureuse si je ne reviens pas. Voilà, ma chère mère, dans quel état d’esprit j’affronte le danger; je t’assure que la mort ne me fait pas peur et si quelques fois dans mes lettres je laisse percer un certain découragement, je ne voudrais pas que l’on croie que c’est pas peur. Si je suis démoralisé, c’est que je m’ennuie affreusement. Deux années de guerre, la souffrance, les privations et Verdun surtout m’ont tué.

J’aurais bien voulu venir en permission avant de remonter aux tranchées, cela m’aurait fait du bien et c’eût été pour moi un grand bonheur de venir vous embrasser tous et de passer quelques journées avec Blanche mais, hélas ! Elles sont supprimées et on ne parle pas de les rétablir.

Dans quelques jours Pâques, mais pour nous ce sera un jour comme les autres. Nous aurons probablement une messe en pleine air, et s’il fait beau beaucoup d’entre nous serons heureux d’y assister.

Si tu recevais des nouvelles d’André avant moi, sois assez gentille pour me le faire savoir.

Adieu, ma chère mère, je t’embrasse un millions de fois de tout cœur.

Ton fils qui te chérit

Gaston

1459010246

Voici la douzième lettre : 

Mercredi 14 juin 1916

Ma chère mère,

Je suis bien rentré de permission et j’ai retrouvé mon bataillon sans trop de difficultés. Je vais probablement t’étonner en te disant que c’est presque sans regret que j’ai quitté Paris, mais c’est la vérité. Que veux-tu,j’ai constaté,comme tous mes camarades du reste,que ces deux ans de guerre avaient amené petit à petit,chez la population civile,l’égoïsme et l’indifférence et que nous autres combattants nous étions presque oubliés,aussi quoi de plus naturel que nous-mêmes,nous prenions aussi l’habitude de l’éloignement et que nous retournions au front tranquillement comme si nous ne l’avions jamais quitté ?

J’avais rêvé avant mon départ en permission que ces six jours seraient pour moi six jours trop courts de bonheur,et que partout je serais reçu les bras ouverts ; je pensais,avec juste raison je crois,que l’on serait aussi heureux de me revoir,que moi-même je l’étais à l’avance à l’idée de passer quelques journées au milieu de tous ceux auxquels je n’avais jamais cessé de penser. Je me suis trompé ; quelques-uns ce sont montrés franchement indifférents,d’autres sous le couvert d’un accueil que l’on essayait de faire croire chaleureux,m’ont presque laissé comprendre qu’ils étaient étonnés que je ne sois pas encore tué. Aussi tu comprendras,ma chère mère,que c’est avec beaucoup de rancœur que j’ai quitté Paris et vous tous que je ne reverrai peut-être jamais. Il est bien entendu que ce que je te dis sur cette lettre,je te le confie à toi seule,puisque,naturellement,tu n’es pas en cause bien au contraire,j’ai été très heureux de te revoir et que j’ai emporté un excellent souvenir des quelques heures que nous avons passé ensemble.

Je vais donc essayer d’oublier comme on m’a oublié,ce sera certainement plus difficile,et pourtant j’avais fait un bien joli rêve depuis deux ans. Quelle déception ! Maintenant je vais me sentir bien seul. Puissent les hasards de la guerre ne pas me faire infirme pour toujours,plutôt la mort,c’est maintenant mon seul espoir.

Adieu,je t’embrasse un million de fois de tout cœur.

Gaston

Soldats 14-18

(photo prise du site THEATRUM BELLI)